Journée de battoir à Vernois - 26 septembre 2010

Cela faisait un bon moment que je l’attendais. Pour moi la journée de battage est synonyme de fête, de curiosité, de jeux.
Le « battoir », il est arrivé hier soir, un important convoi composé de la batteuse, une Breloux, la presse, et une remorque chargée de tuyaux, de cales en bois de tailles diverses, de courroies, et diverses choses, le tout tiré par un tracteur Soméca. Les « mécaniciens » (c’est ainsi qu’on appelle l’entrepreneur de battage et son ouvrier) ont « calé » dans la nuit. La batteuse,stationnée devant la grange doit être parfaitement d’aplomb. Pour cela les mécaniciens la soulèvent au cric jusqu’à décoller les roues et la posent sur des cales en bois tout en contrôlant que l’horizontalité soit parfaite dans tous les sens. La presse installée devant est calée également, parfaitement alignée avec la batteuse et le tracteur placé plus loin. Les courroies d’entraînement doivent parfaitement tomber sur les poulies. Leur travail terminé, les mécaniciens ,restent souper et couchent à la ferme.
Il est très tôt, cinq heures peut-être. Une certaine activité règne déjà dans la maison. L’excitation que procure une telle journée ne m’incite guère à dormir et je guette tous les bruits. Le battoir va bientôt commencer
Le jour n’est pas encore levé que les premiers participants arrivent et entrent prendre le café. Je les entends parler. Si je veux profiter pleinement de la journée je crois qu’il est temps de me lever au grand dam de ma mère qui aurait préféré que je reste au lit plus longtemps. Il faut être une quinzaine de personnes pour faire tourner le battoir: les 2 mécaniciens, les 2 hommes de la ferme,et les paysans des fermes voisines qui pour une grande partie sont des gens de la famille.
Il faut compter 4 personnes dans la grange pour dépiler les maillettes ( les gerbes) ,faire la chaîne pour les amener sur le monte-gerbes (genre de tapis roulant) qui va les convoyer en haut de la batteuse. Là, le mécanicien délie la gerbe et l’introduit dans le batteur.
Trois gars costauds,les porteurs de sacs,sont chargés d’emporter le grain qui va sortir de la batteuse. Tout la journée ils vont transporter les sacs sur l’épaule, gravir deux étages jusqu’au grenier pour y vider leur fardeau.
La paille va occuper pas moins de 4 personnes. La presse crache régulièrement les « bouchons » qu’il faut empiler en une meule de paille qu’on appelle «  le plongeon ». Là il faut un spécialiste capable de monter son plongeon tel un bâtiment ,le terminer façon toit de chaume, imperméable à la pluie. Ce sera la seule protection contre les intempéries pour attendre l’hiver, que la paille soit consommée.
Aux premières lueurs de l’aube, le tracteur démarre et lance la machine. Poulies et courroies se mettent en mouvement. La batteuse et la presse atteignent rapidement leur rythme de fonctionnement dans un bourdonnement caractéristique,régulier et monotone qui va accompagner toute la journée. C’est le signal du départ ,tout le monde va prendre son poste. Le gerbier est entamé, la batteuse avale les maillettes,les premiers sacs se remplissent de grains. les faiseurs de plongeon n’ont même pas besoin de mètre ou d’équerre pour commencer une meule parfaitement rectangulaire. La balle (enveloppe du grain dans l’épi) qu’on appelle la « bouffe » est récupérée. C’est un puissant ventilateur ,le « chasse-bouffe » qui la propulse par des tuyaux à l’endroit désiré. La balle de blé est soufflée dans un local, l’écurie de la bouffe. Mélangée à des betteraves broyées elle servira de nourriture aux animaux pendant l’hiver.
Vers huit heures, le battoir s’arrête. C’est l’heure du casse-croûte. Tous les travailleurs se retrouvent autour de la table de battoir, un plateau de quatre mètres posé sur des tréteaux, installée pour l’occasion. Ma mère, levée depuis les quatre heures du matin a préparé un pot au feu. Menu: soupe de pot au feu,viande avec les légumes de cuisson,fromage ,tarte, café. J’ai ma place,et même si la soupe ne m’inspire guère j’en prends quand même pour faire comme les hommes. Ce repas bienvenu,vite englouti, les mécaniciens toujours pressés remettent en route. Pas question de traîner à table,tous repartent au travail.
Et la journée se déroule ainsi, dans le bruit et la poussière. Ni la chaleur ni la pluie ne peuvent arrêter le chantier. Moi je passe mon temps à courir un peu partout, rire avec les uns, taquiner un autre,ce qui me vaut parfois une maillette dans les jambes si je gène ou une poignée de blé dans le cou. Parfois je peux rendre un petit service ou tout simplement m’asseoir et contempler le spectacle pour ne pas en perdre une miette. Il faut parfois modifier la trajectoire du chasse-bouffe, installer un monte-charge, « le déchargeur » pour élever les bouchons de paille sur le plongeon lorsque celui-ci a bien monté. Parfois une courroie peut sauter accidentellement ;il faut alors arrêter le battoir quelques instants et les hommes en profitent pour se désaltérer. Je me fais un plaisir de porter la cruche d’eau fraîche et le litre de vin.
Pour la réussite d’une telle journée le rôle de la maîtresse de maison est très important. Pour elle cela commence la veille, voire l’avant-veille. Il faut prévoir une sacrée quantité de nourriture. Ma mère a préparé des poulets, confectionné beaucoup de tartes, (c’est la période des pommes, des poires,des prunes ) et bien sûr à la semoule. Elle a demandé l’aide de « tante Dédée ». Il faut assurer quatre repas copieux; viande ,charcuterie,fromage, rien n’est omis. Il fait dire que cette journée marque la fin des récoltes, l’engrangement pour l’hiver. Comme dans chaque ferme c’est un peu la fête.
Le crépuscule arrive,la grange est vide, le plongeon terminé. Le battoir s’arrête et le silence retombe sur la cour de la ferme. Aussitôt les mécaniciens « décalent » rangent leur matériel dans la remorque et reforment leur attelage qui me parait gigantesque. Ils s’en vont dans une ferme voisine où une nouvelle journée les attend.
Les hommes, pas fâchés de voir la journée terminée reviennent à la maison où un bon souper les attend. Le blé a bien rendu, les parents leur offrent l’apéritif. L’atmosphère est nettement plus détendue. Cette fois ils peuvent prendre le temps. Les discussions vont bon train. Les blagues déclenchent les rires. Coli, fais la bourrique! lance un convive; Et Coli (surnom d’un commis) prend son sabot et hurle à l’intérieur ce qui a pour effet d’imiter parfaitement le cri d’un âne qui brait. C’est très surprenant et tout le monde rigole bien.
Cette fois c’est bien fini, pourtant j’aimerais bien que ça dure plus longtemps. Chacun s’en retourne chez lui.Je sais bien que certains ont la même journée qui les attend pour le lendemain. D’ailleurs mon père ou Jules , le commis vont devoir rendre les journées à chaque participant. La campagne de battage va bien s’étaler sur une quinzaine de jours. Avec un peu de chance je pourrai peut-être les accompagner chez nos voisins les plus proches

A bientôt

Pour illustrer ce récit j’ai utilisé des photos d’époque (années 40 et 60) et des photos prises à Mesvres (71) lors d’une démonstration de battage à l’ancienne

Commentaires

21 réponses à “Journée de battoir à Vernois”   Laissez un commentaire !

  1. uxeautois le 27 septembre 2010 à 11:35

    Il n’y a rien d’autre à expliquer ; tout est dit da

  2. uxeautois le 27 septembre 2010 à 11:38

    Article coupé ; mon FAI déconne depuis un mois ; impossible de répondre .
    Bravo pour votre article ; tout est dit ;

  3. M.B. le 27 septembre 2010 à 16:20

    Une journée de battoir,très bien racontée et illustrée dans la galerie…
    Merci Bernard.
    Jusque dans les années 65 à 70 ( apparition des premières moissonneuses-batteuses dans notre région) cette journée,était très épuisante, surtout plusieurs jours de suite, mais il y avait tellement de convivialité, d’humour et de camaraderie, que les hommes oubliaient la fatigue, et le soir, c’était la fête…….
    C’est avec beaucoup de nostalgie que j’ai lu ce billet, car j’ai vécu ce temps-là, comme  » homme de battoir » mais aussi comme « mécanicien » pendant plusieurs « campagnes ». Souvenirs d’un autre temps !!!!!!!

  4. isa le 28 septembre 2010 à 19:02

    belle page d’histoire agricole avec solidarité et convivialité…qui nous fait prendre conscience de la très rapide avancée technologique, merci

  5. doudoune le 29 septembre 2010 à 8:35

    Coucou cousin,

    Eh oui, tu fais bien renaître les souvenirs de cette journée particulière qu’était le battage : dur pour les travailleurs , hommes ou femmes ; mais pour les enfants : blagues bien naÏves : nouer les manches du « paletot » accroché çà ou là ou grains répartis dans la moindre petite poche à portée de main ou encore dissimulation du vélo ou de la « mobylette » utilisée pour le déplacement.
    A la Rivière, avec mon cher frère ou la cousine Nicole, c’était à qui aurait l’audace la plus « productive » : heureux temps que celui de l’insouciance !!!
    Merci

  6. frankie le 3 octobre 2010 à 10:36

    Superbe description! Moi aussi j’étais la petite fille dans les années 50 qui traînait dans les jambes de ceux qui ‘battaient’ derrière la ‘grange neu’ chez mes grands-parents dans le Berry. C’était une sacrée journée de travail, quand même. Les odeurs de balle et de blé sont encore imprimées dans ma mémoire.

    Merci pour ce billet.

  7. mamienne le 3 octobre 2010 à 23:01

    Bonsoir Bernard ! bonsoir Chantal !

    Très bel article , de beaux souvenirs pour vous .

    L’automne montre le bout de son nez , encore beaucoup de travail , avec les châtaignes , les figues , les noix , les raisins …

    Les vélages se sont super bien passés cette année , les veaux se portent bien , pourvu que ça dure …

    A très bientôt !!

  8. sylvie71 le 6 octobre 2010 à 9:17

    Les écrivains du Morvan tels que Didier Cornaille, Jean charles Cougny j’en passe et des meilleurs n’ont qu’a bien se tenir …chapeau bas Bernard pour cet article du passée pas si lointain, époque vu par le « petit Bernard » des années 50…..on s’y croirait. Je ne faisait pas partie de cette époque là, étant née quelques 17 ans plus tard, mais à entendre discuter parents et grands parents, les mots cités ici ne me sont donc pas inconnu…..sans connaitre cette époque je pourrai presque en humer les odeurs si caractéristiques , celle du balou (balou chez nous) qui pique le nez et les yeux , l’odeur de la paille chaude sous le soleil , les germes de pailles qui piques les jambes nues . Finalement, Je n’ai appris qu’une chose en lisant ton article, c’est que la balle était stockée dans les écuries et donner aux animaux en mélange balle/ betteraves.
    Félicitation pour cet article époustouflant de solidarité paysanne, de pénibilité au travail, de repas amicaux et festifs après des journées de travaux longuent à n’en plus finir …..QUI en serai encore capable de nos jours ????
    Honneur aussi à toutes ces femmes de paysans qui ont trimée toute leurs vies sur la ferme de leur mari pour finalement être reconnu nul part quand l’heure de la retraite à sonner ….
    à bientôt Bernard de te lire à nouveau , ici, nous rentrons tout juste de vacances , bien méritée pour Thierry

  9. sylvie71 le 6 octobre 2010 à 9:19

    rhôô!!! gerbes de blé et non pas germes de blé ……..

  10. Marijo le 11 octobre 2010 à 22:23

    Tres bel article sur un temps révolu que je n’ai pas eut la chance de connaitre malgré mes 52 ans. J’ai quelques regrets pour cette époque ou le mot « vivre » prenait tout son sens. Bonne semaine.

  11. Gilou03 le 12 octobre 2010 à 14:51

    Bonjour Bernard,
    Bravo pour ce site. Etes vous loin de Moulin-en-Gilbert ? Vous arrive t il de passer au marché au cadran ?

  12. Bernard le 12 octobre 2010 à 21:53

    Gilou,Je suis à une soixantaine de km de Moulins-Engilbert et je vais de temps à autres au marché au cadran « prendre la température » comme on dit. J’ y suis bien renseigné sur les prix.

  13. Gilou03 le 13 octobre 2010 à 17:52

    Je vous demande cela car je m’y suis rendu pour la première fois mardi dernier. Et j’ai echangé quelques mots avec quelqu’un vous ressemblant (dans le haut de la salle 1). Je ne connaissais pas ce mode de vente, j’ai été très intéressé de voir comment cela fonctionnait même si hélas, le climat y était plus que morose.

  14. olive le 15 octobre 2010 à 11:13

    Super, même si je n’ai pas connu ce spectacle dans la cours de Vernois, j’en ai tellement entendu parler, qu’jai vraiment le sentiment d’y être et pour tout dire ça m’émeu ben un ptiot peux. Merci d’écrire si bien mon Bon Bernir

  15. Stéphanie le 16 octobre 2010 à 22:29

    C’est exactement la réflexion que je me faisais Olivier !
    Bravo Papa !

  16. Jean-Charles le 19 octobre 2010 à 0:04

    Papa, même si je guette avec assiduité la mise en ligne de nouveaux billets, je n’ai pas pour habitude de les commenter. Mais je trouve celui la particulièrement réussi et je partage pleinement le sentiment de ma soeur et de mon cousin (précision du lien familiale pour les autres lecteurs du blog…)
    En effet cette description pour le moins réaliste, recoupée avec les récits des personnes qui ont connu le battoir à Vernois (toi le premier) me donne l’impression d’avoir vécu l’expérience…. Les photos d’époque sont particulièrement poigantes. Bravo !

    PS : Si les TGV roulent, toute la famille débarque à Vernois en fin de semaine… Léonard se réjouit déjà !

  17. Latil le 22 octobre 2010 à 23:40

    J ai bien regardé la seconde photo en noir et blanc, le tracteur, c est un Renault ? peut étre un 304H? la scéne se passe probablement tout de suite aprés guerre? Puis je copier la photo pour la mettre dans mon Ordi. Je posséde un Blog,et parfois je parle de l agriculture parceque mes parents avaient une ferme dans l Yonne.
    Bonne soirée et merci Latil.

  18. Bernard le 23 octobre 2010 à 19:18

    Latil,
    Je n’ai aucune idée de la marque ni du modèle du tracteur du tracteur. Effectivement cela se situe après-guerre probablement en 1948-49
    d’accord pour copier la photo mais si tu la mets en ligne dans un post je tiens absolument que la provenance soit indiquée : vernois. com
    amicalement

  19. marie-paule le 4 novembre 2010 à 16:28

    Cela faisait longtemps que je vous avais rendu visite. J’ai lu tous les billets que j’avais en retard tous plus passionnants et intéressants les uns que les autres.
    Je laisserai mon com sur celui-ci, car y est décrit du lever au coucher, cette journée du battoir que j’ai vécue pareillement dans mon enfance à Courotte.
    J’ai porté à boire aux hommes, j’ai mis le couvert, essuyé la vaisselle, donné le 4 heures, et surtout me régaler des tourtes à la viande que savait si bien faire mémère Germaine, des volailles en sauce ; elle commandait pour l’occasion à Avallon de la galantine qui était son péché mignon à elle, le bitou avait place aussi sur cette table, s’ensuivaient toutes les tartes aux pruneaux, à la semoule, ou plus exactement « les bounes galettes ».
    Un petit coup de « prune » et des chansons pour terminer cette harassante journée.
    Et le lendemain, chez d’autres, se rejouait la même scène.
    Merci Bernard pour vos récits, encore, et encore.

  20. Amélie l'aixoise! le 10 novembre 2010 à 8:47

    Ca du bien changer tout ca !!!
    La solidarité etait de mise ! et vous attendiez ca comme le pere noel
    😉

  21. josette le 26 mars 2011 à 2:29

    Bonour,
    Quelle émotion en reconnaissant cette photo !!! car j’en une autre de cette scène dans un album. C’était mon père l’entrepreneur de battages. Il avait noté 1939. Merci pour ce moment d’émotion.
    Josette

Quelque chose à dire ?





    Dernières photos



    Voir toutes les photos sur Flickr

Vidéos


Voir toutes les vidéos sur Dailymotion


Sondage

  • Les éléveurs de bovins

    View Results

    Loading ... Loading ...

Sites amis

Contact