Faire la goutte - 26 mars 2007


Bien que la situation météorologique ne le témoigne pas, le printemps est là, et pour un peu j’aurais oublié de vous parler d’un tradition campagnarde, bien hivernale: faire la goutte. Autrement dit,distiller des fruits fermentés pour en extraire l’eau de vie. Pour cela il faut avoir en cours d’année ramassé des fruits bien mûrs. En général sur les exploitations il y a toujours quelques arbres fruitiers( poiriers ou pruniers vont très bien ) qui donnent des fruits qui conviennent mieux à la distillation qu’ à manger comme ça. Il suffit de les cueillir, de les écraser un peu, de les mettre dans un fût, et la nature fait le reste. Au bout de quelques jours la fermentation commence; on dit que les fruits “bouillent”.Chacun a son truc pour améliorer: ajouter un peu de sucre pour obtenir plus d’alcool(et non pour avoir un produit plus sucré) ou un peu de levure pour doper la fermentation. Celle-ci terminée on bouche hermétiquement le récipient.
Et en début d’année on attend le passage de l’alambic itinérant. En général c’est le bouche à oreille qui nous apprend sa venue dans une commune voisine. Inutile de téléphoner ,la seule réponse que l’on obtient est: Venez à l’atelier public.C’est le terme officiel pour désigner l’alambic. On dirait un campement, sous un hangar prêté par un agriculteur,dissimulé derrière des toiles qui servent de pare-vent et gardent un semblant de chaleur dégagée par les foyers quand il fait très froid dehors. Les vapeurs parfumées par les relents d’alcool qui s’échappent par des ouvertures mettent tout de suite dans l’ambiance. Toutes les échanges se font du bout des lèvres,le non-dit prévaut ,ce qui entoure d’un certain mystère cette activité. Rendez-vous est pris,les laisser-passer remplis. La loi ,les douanes en l’occurrence son intransigeantes pour ce genre de chose.
Le jour dit on emmène les fruits fermentés. A l’arrivée le distillateur sent la macération et nous renseigne déjà sur la qualité du produit. Il vaut mieux apporter son “sésame”, une bouteille de vin; on est mieux admis dans le “cercle”. Ainsi on boit un verre autour des alambics chauffés à bonne température avec les habitués ou des badauds en quête d’un canon ou d’une rasade de gnôle. C’est ainsi un va et vient de gens qui viennent aux nouvelles,apportent leurs fruits ou viennent chercher le précieux liquide. A ce sujet,une obligation complètement obsolète à mes yeux est encore en vigueur. L’eau de vie distillée le jour même ne peut être emportée par son propriétaire qu’après le coucher du soleil. S’il vient la chercher les jours suivants, il peut le faire à n’importe quelle heure. Allez comprendre!
Au 21ème siècle le privilège des bouilleurs de cru qui s’éteint à la mort du détenteur parait un peu démodé, mais il permet aux gens qui ont des fruits de pouvoir faire un alcool de bonne qualité de façon tout à fait naturelle.
Dans la galerie photo vous pouvez voir la cuve de l’alambic chargée de la fermentation (une bouillie peu ragoutante), les’alambics en chauffe,l’écoulement du précieux breuvage qui à cet instant est plus proche du “barbelé” que du digestif, et une brouette à évacuer les déchets comme vous n’en trouverez pas dans la commerce.
A bientôt

Les aventures de Ptivô - 18 mars 2007


Un matin en entrant dans l’étable je trouve un veau que je ne connais pas, il tète; comme il est encore humide je vois bien qu’il est né dans la nuit et que, sans rien demander à personne, il s’est avancé vers la tête de sa mère pour se faire lécher, dès qu’il a eu la force il s’est mis à téter. C’est une femelle plutôt petite, je vais l’appeler “Ptivô”. Elle ne se doute pas du chantier administratif qu’elle va générer.
“Dis-donc Ptivô, tu as déjà deux jours, il faut que je “t’identifie” : une boucle à chaque oreille avec ton numéro matricule à dix chiffres, recto-verso. On ne risque pas de te louper ! C’est horrible ces plaques oranges, on dirait la vache qui rit en plus moche. Ca doit faire horriblement mal et être très gênant (pas plus qu’un piercing).
Déjà une semaine que tu gambades, je dois te déclarer par un formulaire spécial : le document de notifications (numéro, race des parents, date de naissance, numéro de la mère etc..). A partir de ce jour tu es rentrée dans les ordinateurs. L’administration ne te lâchera plus. Tu ne seras pas un “sans papier” comme ces gens, des humains pourtant qui viennent d’un autre pays, et dieu sait s’il t’en faudra des papiers !
Même si tu venais à mourir il faut appeler l’équarrisseur. Tapez 1 ton numéro, Tapez 2 le mien, Tapez étoile, Tapez #, Tapez 3. Je-n’ai-pas-com-pris- dit la voix synthétique, Tapez m—- Mais il le faut bien si je veux avoir mon attestation délivrée par l’ordinateur qui va prévenir l’administration, et là encore document de notification, numéro, race date du décès etc..
Ptivô a un mois. Tiens j’ai reçu ton passeport, eh oui, il t’accompagnera ta vie durant pour que tu puisses circuler partout même en Europe. La carte verte détachable y est jointe, je dois la dater et signer le jour de ton départ si je viens à me séparer de toi. (Attention je n’ai même pas le droit à la moindre rature.) Elle fera le lien entre ton nouveau propriétaire les services vétérinaires dont il dépend. En plus, maintenant tu es répertoriée dans mon livre des bovins de mon exploitation que je recevrai en cours d’année.
Dis donc Ptivô tu ne tètes pas, oh mais t’as l’air tout bizarre.. Allez véto ! Tu sais ce qu’il a dit ? Grippe : quelques antibiotiques et le tour sera joué. Mais attention, je dois conserver l’ordonnance et la description des soins dans mon dossier sanitaire et conserver le tout pendant… 5 ans. Imagine pour tout un troupeau !
Qu’est ce qu’il y a Ptivô, tu as faim? Le lait ne te suffit plus? Bon, je vais t’acheter de l’aliment premier âge. Et tu sais quoi? Il faut que je conserve l’étiquette de cette nourriture pendant 5 ans pour la présenter à tout contrôle. Des fois que je t’aurais fait ingurgiter des substances interdites !
Le printemps est là, le grand jour est arrivé, tu vas partir au pré avec ta mère dans un troupeau de vingt vaches et du taureau Pipo. Et bien là encore paperasse, tenir à jour le cahier de pâturage : nom de la parcelle, date d’entrée, nombre d’animaux, date de sortie. J’irai te visiter tous les jours.
Mais Ptivô qu’est ce que t’as foutu? Tes boucles d’oreille? Perdues dans les barbelés et les buissons? En jouant avec “le grand blond”? T’en aurais perdu une seule passe encore, je l’aurais commandée sur le document de notification. Mais les deux : il faut que je prévienne le service concerné. Tu vois, un monsieur de Mâcon qui ne te connaît même pas d’ailleurs, va venir exprès t’en apporter des nouvelles, alors prends en soin. Pleure pas, elles ne sont pas solides ces boucles, il s’en perd des dizaines dans l’année; un tracas de plus pour moi car tous les animaux doivent les avoir en permanence, ce qui relève de l’impossible.
En fin de compte, de nous deux, c’est toi la plus heureuse Ptivô. Tu vois le casse-tête auquel je dois faire face seulement pour ta première année de vie auxquelles s’en ajouteront d’autres par la suite. Et tu sais j’ai intérêt à tout respecter, ce que je fais du mieux que je peux, sinon en cas de contrôle par l’administration la sanction pécuniaire s’abattra sur moi”.

A bientôt.

Crues de l’Arroux - 9 mars 2007


La semaine dernière a été marquée par des chutes de pluies abondantes. Les terres et les prés ont été rapidement saturés. Les moindre rigoles et ruisseaux sont vite devenus des torrents, ce qui a fait élever le niveau de la rivière qui longe les prés de la ferme sur 1,2 km. Quand elle sort de son lit, l’Arroux a vite fait de recouvrir une trentaine d’hectares de prairie. A cette époque rien de grave. Mais les clôtures en ont pris un bon coup, surtout celles perpendiculaires à la rivière; les piquets sont couchés par le courant et les fils électriques entraînés par du bois flottant de toute sorte (branches, arbustes, troncs d’arbres ) qui arrache tout sur son passage. Je peux d’ores et déjà prévoir des piquets et du fil de fer pour tout remettre en état avant de ramener des animaux dans les prés.
Quand les bêtes sont à l’étable cela ne m’inquiète guère, j’ai toujours vu l’Arroux déborder, plus ou moins, mais avec les bovins au pâturage il faut être vigilant, les sortir des prés menacés, avant que l’eau ne les encercle et leur coupe la retraite en direction de la barrière de sortie. J’ai bien vu des fois me laisser surprendre et être obligé de me mettre à l’eau pour en récupérer, mais très rarement. C’est toujours un souci de savoir les vaches au bord de l’eau en cas de grosses pluies. Dans ma jeunesse il y avait un temps de réponse qui pouvait être d’une journée entre le moment où la pluie tombait et celui où l’Arroux sortait sur les prés. Cela nous donnait le temps de nous organiser, mais aujourd’hui la crue arrive beaucoup plus rapidement et il faut réagir vite. Je pense que c’est du aux méthodes d’exploitation qui ont évolué; les grandes haies ont disparu au profit de bien plus petites, les ruisseaux, les rigoles, sont mieux entretenus, les prés sont tenus plus propres, des drainages ont été réalisés. Tout cela accélère l’écoulement de l’eau de pluie. D’un autre côté une crue n’a pas que des inconvénients. Les parcelles recouvertes reçoivent des alluvions et la pousse d’herbe n’en est que meilleure. Je n’ai jamais vu mettre d’engrais sur les prés que longent la rivière.
D’un temps pareil, pas question de travailler dans les prés. J’ai ramené du grain et du fourrage stocké au Murger car à Vernois les stocks commencent à baisser. J’en profite aussi pour vermifuger des veaux, en identifier. C’est un travail routinier, mais qui peut changer rapidement si le beau temps daigne se montrer.

A bientôt.

Blogs à part - 5 mars 2007

Bienvenue aux auditeurs de l’émission Blogs à part de France Inter qui découvrent mon blog ! N’hésitez pas à laisser des commentaires pour donner votre avis.
Bonne lecture à tous.

Un petit air de printemps - 3 mars 2007


Nous ne sommes que début mars et il règne déjà comme un air de printemps. Les températures sont très douces, les prés très verts pour une fin d’hiver, les premières fleurs apparaissent, les bourgeons commencent à gonfler et donnent une nouvelle couleur aux arbustes des haies, tout cela sous le chant d’oiseaux qui étaient silencieux jusqu’alors. De ma place à table je peux voir les pies construire leur nid au sommet d’un grand verne. On dit que si les pies construisent à la cime des arbres cela présage d’une année peu orageuse.

Ces bonnes conditions météo m’ont incité à épandre l’azote sur mes céréales d’hiver qui commencent à démarrer. Pour cela je fais appel à une entreprise qui réalise cet épandage au moyen d’un semoir à engrais monté sur un quad à 6 roues qui lui permettent de passer partout même dans les zones encore humides où un tracteur s’enliserait. C’est très rapide, en une heure toutes mes cultures de Vernois et de Bussière sont garnies ( 6 ha environ) sans dégâts et sans ornières.

Ces dernières semaines de février le rythme des naissances s’est accéléré, une vingtaine de veaux sont nés. C’est beaucoup de travail et de fatigue. C’est déjà la surveillance de jour comme de nuit à intervalles réguliers. L’accouchement est toujours un moment délicat et stressant ; on ne sait jamais à quel problème il va falloir faire face, souvent se remettre en question : un veau au bassin trop large dont l’avant sort bien et qui reste bloqué aux hanches , un siège, un foetus mal tourné qui se présente mal à la sortie, un veau anoxié, etc… etc. Il ne faut pas oublier la mère; quoi de plus décourageant qu’au moment de la visite de trouver un veau bien né mais la vache avec la matrice retournée ( prolapsus utérin) traînant dans le fumier comme cela m’est arrivé il y a 15 jours ; mais rassurez vous, tout s’est bien terminé. Ensuite il faut faire téter le colostrum au nouveau-né le plus tôt possible (quelque heures) même si c’est la nuit; ce sont les anticorps contenus dans le premier lait qui lui conféreront l’immunité contre pas mal de maladies néo-natales. Pendant quelques jours, pour la tétée, il faut conduire les veaux vers leur mère, surveiller s’ils tètent bien les 4 tétines sinon gare à la mammite. Tant que le veau ne comprend pas ce que j’attends de lui, il est en constante rébellion, recule quand il faut avancer, refuse de se laisser guider, me contrarie systématiquement. Vous ne pouvez pas imaginer l’énergie et la force qu’un veau de quelques jours peut déployer pour ne pas se laisser faire, alors que je ne veux que son bien.Tout ça répété plusieurs fois par jour, toute une semaine est très fatigant. Sans parler d’un spécimen à grande langue dont je dois tenir la tête et la gueule contre le pis de la vache pour lui permettre de téter; et cela peut bien durer une semaine, voire plus. Heureusement cela ne dure que quelques jours pour chaque veau, et quand ils sont dégourdis il suffit que j’ouvre la porte de la “nurserie” pour qu’ils foncent au grand galop vers le pis maternel. Toutefois s’ils se trompent de mère la sanction est immédiate, la vache le chasse d’un bon coup de pied et après plusieurs tentatives il est bien content de venir à mon devant pour que le le mette sur son bon chemin
C’est bien se compliquer la vie. Quand je vois les 8 des 13 vaches en stabulation libre qui ont vêlé, quelle simplicité. j’en ai assisté 2,d’accord, mais après, mère et enfant se débrouillent tous seuls, comme les animaux dans la nature. Mais voila,je n’ai que des bâtiments anciens et depuis le temps j’ai pris l’habitude et je ne pense pas changer ma façon de faire pour les quelque hivers qu’ils me reste à faire naître des veaux.Mais je crois que cette période des vêlages reste le travail le plus passionnant de l’année

A bientôt

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